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« Le capitalisme des ICIC, un capitalisme contre le marché ? »
Philippe Bouquillion
Paris 8, MSH Paris Nord, France
Le marché concurrentiel est généralement présenté comme
le cadre « naturel » des industries de la culture,
de l’information et de la communication (ICIC) depuis les libéralisations, à l’échelle
internationale, des échanges financiers, de biens et de services.
Certes, il est reconnu, en particulier par les instances de régulation
et les responsables des politiques publiques, que des entraves au
libre marché subsistent. Les abus résultant des situations
oligopolistiques sont dénoncés. De même, l’exception
et la diversité culturelles sont présentées
comme des limites qui peuvent être apportées aux jeux
des marchés.
Toutefois, ces entraves au marché concurrentiel ne constituent
pas des situations exceptionnelles dont les enjeux seraient limités.
L’objectif central de la présente communication est
de montrer qu’elles constituent la « norme ».
Trois éléments se conjuguent pour placer les ICIC hors
des jeux du marché concurrentiel. Tout d’abord des spécificités
socio-économiques liées aux modes de valorisation des
ICIC, à leur ancrage territorial et aux enjeux politiques
qu’elles soulèvent. Ensuite, le développement
de la financiarisation et de la concentration qui concoure à structurer
les ICIC selon une logique non concurrentielle. Enfin, les actions
des autorités publiques de régulation qui favorisent
l’éloignement des ICIC des jeux du marché.
Nombre de ces tendances sont anciennes et intrinsèques aux
ICIC mais elles s’intensifient aujourd’hui. Ainsi, la
distinction opérée par Fernand Braudel entre l’économie
de marché et le capitalisme peut, dans une large mesure, s’appliquer
aux ICIC qui sont l’une des activités privilégiées
du centre de l’économie-monde.
Considérer l’insertion des ICIC au sein du capitalisme,
au sens braudélien du terme, peut s’avérer fructueux
lorsqu’il s’agit d’analyser les mutations de ces
industries, en particulier les redistributions des cartes entre acteurs,
notamment « producteurs » et « diffuseurs »,
au sein des mêmes filières et entre filières
qui interviennent, facilités par la numérisation, et
qui conduisent au développement de nouveaux produits et de
nouveaux modes de diffusion et de valorisation. En effet, pouvoirs
de marché, capacités inégales à lever
des fonds, ancrages territoriaux et linguistiques, entre autres exemples,
sont autant de facteurs qu’il convient de prendre en compte
pour penser ces mutations.
«Des stratégies
financières et industrielles des industries de la culture,
de l'information et de la communication à la production éditoriale
: bilan critique des écrits »
Eric George
Université d'Ottawa, Canada >>> Télécharger le texte de la communication
Cette intervention consiste à faire un bilan des travaux
effectués dans le cadre de l'économie politique sur
les structures et les stratégies industrielles et financières
dans le secteur des industries de la culture, de l'information et
de la communication (ICIC) en mettant l'accent sur les deux éléments
suivants : premièrement, la tendance à la concentration,
et les types de stratégies sous-jacentes, entre stratégies
d'ordre financier et stratégies d'ordre industriel ; deuxièmement,
les liens entre ces stratégies et la production de contenu.
Nous mettrons surtout l'accent sur les industries de la presse écrite,
de la radio, de la télévision et d'internet.
Pour effectuer ce travail, nous avons tout d'abord lu des contenus à dominante
théorique qui ont le plus souvent pour objectif de faire le
point sur les études dans le champ de l'économie politique
de la communication puis des textes consacrés aux tendances à l'oeuvre
au sein des ICIC. Nous avons porté notre attention à la
fois sur des livres, chapitres de livres et articles dans des revues
scientifiques en anglais et en français, ce qui nous a permis
d'avoir un bon aperçu de la littérature dans ces deux
langues, notamment au sujet de ce qui se produit au Canada, aux États-Unis,
en France et en Grande-Bretagne.
Il apparaît tout d'abord qu'un travail de ce genre n'est guère
aisé car il y a toujours un danger de détourner certains
propos, notamment en les isolant par rapport à un ensemble
discursif plus vaste. Or, on sait que l'exposition des arguments
tient une place centrale au sein des sciences sociales et humaines.
Par ailleurs, les textes lus peuvent avoir une portée internationale,
voire continentale mais aussi être pertinents en lien avec
un ancrage territorial plus restreint, notamment l'échelon
national. En conséquence, il importe d'être vigilant
par rapport au contexte dans lequel les chercheurs et chercheuses
que nous citons ont travaillé.
Ces précautions étant précisées, il
se dégage de l'analyse de ces lectures plusieurs points intéressants
que nous développerons lors de notre intervention. Premièrement,
il semble y avoir un certain accord sur plusieurs points dont la
tendance à la concentration de la propriété des
entreprises suite aux stratégies menées par ces dernières
et la mise en évidence de plusieurs types de propriété susceptibles
d'entraîner divers modes de gestion, avec d'un côté le
mode souvent qualifié de familial et de l'autre le mode dit
managérial. Nous verrons aussi que des nuances peuvent exister
entre ces situations opposées. En revanche, nous verrons également
que si poser la question de la finalité des stratégies
menant à la concentration du capital conduit logiquement à s'interroger
sur d'éventuelles conséquences sur l'évolution
de la production éditoriale, notamment en matière de
pluralisme et de diversité de la production informationnelle
et culturelle, aucune réponse à ce sujet ne fait l'unanimité.
«Concentration
et transformation de l’industrie du livre au Québec :
le cas de Quebecor »
Marc Ménard
Université du Québec à Montréal, Canada
>>> Télécharger le texte de la communication
Jusqu’à tout récemment, l’industrie du
livre au Québec semblait à l’abri des grands
mouvements de concentration de la propriété, à la
fois horizontale et verticale, que l’on retrouve au Canada
anglais, aux États-Unis et en Europe. Mais avec l’acquisition
de Sogides par Quebecor Media en octobre 2005, la tendance mondiale
semble rattraper le Québec. Cette transaction propulse en
effet Quebecor Media au premier rang de l’industrie québécoise,
avec une part de marché qui passe de 5 à 26 %
dans le domaine de la distribution et de 6 à 15 % en
ce qui concerne l’édition de livres.
La situation que crée cette transaction s’apparente,
toutes proportions gardées, à celle qu’a connue
la France en 2002 lorsque le groupe Hachette tenta d’acquérir
Vivendi Universal Publishing, tant par ses éléments économiques
que par le discours utilisé pour justifier l’opération.
La capacité d’exécuter des opérations
de convergence, grâce au contrôle de la chaîne
du livre, de l’édition à la diffusion jusqu’à la
vente au détail, appuyé par la puissance de mise en
marché que procure au groupe la possession de nombreux journaux,
magazines et chaînes télévisuelles, provoque
de sérieuses inquiétudes. Nombreux sont ceux qui craignent
que l’indépendance éditoriale des différentes
maisons d’édition de Quebecor soit menacée et
qu’une sévère rationalisation s’opère
au détriment des livres les moins rentables. Quebecor se défend
bien de vouloir créer un monopole du livre au Québec,
mais les éditeurs indépendants, ainsi que de nombreux écrivains,
craignent que la transaction nuise à la diversité culturelle.
Pour mieux comprendre les enjeux de cette situation, nous présenterons
d’abord comment les caractéristiques économiques
essentielles des industries culturelles (reproductibilité particulière,
importance du travail de création, offre en constant renouvellement,
demande aléatoire et imprévisible, caractère
prototypique) génèrent des marchés de type « le
gagnant rafle tout », où la recherche de la rentabilité et
la gestion du risque passent par l’atteinte d’une taille
critique, la concentration verticale et l’utilisation des stratégies
concurrentielles que sont la différenciation des produits,
la multiplication des versions et la discrimination des prix.
Dans un second temps, après une brève présentation
des ramifications de l’empire Quebecor Media et sa place dans
l’industrie du livre au Québec, nous tenterons de vérifier
dans quelle mesure il est possible de retracer les stratégies
qui seront suivies. À cet effet, nous présenterons
l’évolution de la production éditoriale des maisons
d’édition acquises précédemment par Quebecor,
soulignant les différences avant et après les transactions,
de façon à éclairer les stratégies déployées.
Nous conclurons notre présentation en esquissant les évolutions à prévoir.
«Les stratégies
des groupes de communication à l’orée du XXIe
siècle
»
Jean-Yves Mollier
Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines, France
Dans cet exposé qui s'appuie sur l'observation d'un
certain nombre de mutations enregistrées dans le monde de l'édition
et des médias, donc de l'imprimé esentiellement, il s'agit
d'essayer de comprendre des phénomènes en apparence contradictoires
et de réfléchir sur la portée de ces évolutions.
L'étude sur une longue période des stratégies
des groupes de communication a permis de mettre en évidence
des mouvements en partie chaotiques : entrée de groupes industriels
dans le capital des firmes concernées, sortie de ce même
capital, apparition de groupes purement financiers, voire pénétration
par des sociétés à buts d'abord politiques, idéologiques
ou religieux. Pour essayer d'apporter un peu de clarté dans
cet univers souvent opaque, on reviendra dans un premier temps
sur les logiques industrielles des années 1960-1980 puis on
abordera la phase de financiarisation et de précarisation concomitante
des
entreprises d'édition avant de conclure sur la gouvernance d'entreprise
et la
volonté de dominer le secteur de l'information.
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